Un « l » ou deux ? Bile ou bille ? File ou fille ? Mile ou mille ? On double et ça change tout. La douzième lettre de l’alphabet a joué quelques tours à la famille Marcelak… Ou Marcellak. Elle a failli coûter le BEPC à la fille aînée. Elle a constamment perturbé les journalistes qui ont suivi la longue carrière sportive du père et jamais réussi à orthographier son nom correctement. Tout cela à cause d’un livret de famille rédigé en 1913 à Mülheim en Allemagne. C’est là que Michel et Pélagie Marcelak avaient déclaré la naissance, le 5 janvier à 2 h 30, de Czeslaw leur deuxième enfant. Originaire de Sroda en Pologne (à l’ouest du pays, à trente-cinq kilomètres de Poznan), le couple vivait depuis quelques années dans le bassin de la Ruhr où le chef de famille (Michal, son prénom polonais) avait trouvé du travail à la mine. L’état civil allemand ne trouva rien de mieux que de rajouter un « l » à ce nom propre – dans la langue polonaise, il n’y a jamais de redoublement de consonne – et de germaniser le prénom du nouveau né, Czeslaw Marcelak devenant Zeslaüs Marcellak ! Quand en 1922, Michel et Pélagie (née Rempulski) quittèrent la Rhénanie-du-Nord-Westphalie, parce qu’ils étaient peu enclins à prendre la nationalité allemande et surtout parce qu’on leur proposait du travail dans le Nord de la France en pleine Reconstruction, ils emportèrent bien sûr le sacro-saint livret de famille dans leurs bagages. Installés à Bully-les-Mines (près de Lens et dans la banlieue de Liévin dans le Pas-de-Calais), Michel, Pélagie et leurs quatre enfants étaient pour toute la communauté polonaise « la famille Marcelak ». Officiellement, ils étaient les Marcellak mais ne s’en souciaient guère. César se forgea donc une solide réputation de coureur cycliste, avec un seul « l », son nom étant alors plus simple à écrire… Surtout dans des classements de courses avec pléthore de noms à consonances flamande ou polonaise évidemment. Parfois des journalistes plus hardis s’offraient une petite fantaisie en doublant le « l », voire en collant un « c » entre le « a » et le « k », voire en oubliant ce « k » ! Crac ou crack, une lettre supplémentaire et ça change tout. Sur les podiums, César ne prenait guère le temps d’épeler son nom. Régine, la fille aînée, fut la première à être rattrapée par le livret de famille. Quelle mauvaise surprise quand en 1956, à l’heure de passer le BEPC, son dossier d’inscription fut renvoyé aux parents avec la mention « jugé non conforme à l’extrait de naissance », extrait délivré à partir du fameux livret de famille allemand. « Maman a dû refaire tout le dossier, se souvient Régine. Elle en a profité pour changer le nom dans les papiers relatifs à leur commerce. » Le célèbre magasin de cycles bullygeois où s’affichait en grand sur l’enseigne : César Marcelak. Avec un « l ». Pour corser l’affaire, Philippe, le fils né en 1952, orthographia toujours son patronyme avec deux « l ». Sans doute perturbée par cette histoire, Agnès, l’épouse de César, fit faire des attestations stipulant que les prénoms Zeslaüs et César concernaient bien une même et unique personne. Les sautes d’humeur de la douzième lettre de l’alphabet n’émoussèrent toutefois jamais la pointe de vitesse de César. Incontestablement le plus populaire des coureurs cyclistes nordistes de l’après-guerre. Un incroyable parcours : l’immigration, la mine, la réussite sportive, un titre de champion de France de cyclisme en 1948 et une exceptionnelle longévité. Plus résistant que Poulidor, coureur de 1959 à 1977, presque autant que Benoît Faure, coureur de 1919 à 1951 (raccrochant après avoir participé, et abandonné, à son 3e Paris-Brest-Paris. Un quart de siècle – de 1933 à 1958 - par monts et par vaux, sur son vélo, côtoyant les plus grands champions, toujours souriant, dans la victoire comme dans la défaite. César Marcellak est décédé le 17 février 2005, à l’âge de 92 ans. Sa maison a été rasée à Bully-les-Mines, son magasin existe toujours. Une rue porte son nom, une stèle rappelle son souvenir. Quelques lignes sur Wikipédia. César mérite encore mieux. Il mérite amplement que les riches heures de sa vie d’honnête homme et de sportif accompli passent à la postérité. César, son inaltérable bonne humeur, son mutisme bien involontaire, sa « classe », ses yeux d’un bleu très clair, son légendaire petit braquet – un 47x18 -, deux « ailes » et deux roues pour voler vers la victoire. Vers les victoires. Au moins 350 si nos comptes sont bons. À vingt ou trente près. « Et autant de deuxièmes places », rajoutait César.
